LA ROMANCE SUR LA MORT DE LA
PRINCESSE CHARLOTTE...
(Nicéphore Niépce: 21 novembre 1827)
"Mon père trouvait aussi dans la
poésie de douces diversions à ses travaux. Comme il
conservait rarement le résultat de ses inspirations, je n'en
citerai que quelques pièces fugitives que j'ai pu recueillir"
Mémoires d'Isidore Niépce (Kravetz)
Nicéphore NIEPCE et la poésie
La fin du
18ème et le début du 19ème virent paraître
des publications de romances (1) ou de stances (2) telles que
"L'Almanach dédié aux Demoiselles", "L'Hommage aux
Demoiselles ou aux Dames",... Les manuscrits de Niépce
révèlent l'intérêt de celui-ci pour la
poésie.
La romance sur
la mort de la Princesse Charlotte fut envoyée le 14 novembre
1819 par Nicéphore à son frère Claude (4) en
Angleterre. Sous forme d'une stance d'inspiration
élégiaque (3), elle était accompagnée
d'une musique écrite par son fils Isidore.
Le 23 novembre
1819, Claude répondait (5):
"Je te remercie
également de tout mon coeur de l'envoi que tu as bien voulu
m'adresser, au nom de ton cher fils; cette nouvelle production me
paraît confirmer l'idée avantageuse que sa
première m'avait donné de son talent. J'ai
solfié la musique qui paraît, autant que j'en puis
juger, parfaitement convenir au sujet; en sorte que cette production
fait honneur au père et à l'enfant... j'espère
la présenter à Monsieur Dizy (ce dernier avait
apporté des améliorations à la harpe) qui
connaît déjà les paroles, et je le prierai de
l'exécuter sur sa harpe; je suis bien reconnaissant de la
peine et du soin que prit ton cher fils à faire cette copie
pour moi; elle est aussi nette que si elle était
gravée, et elle a bien plus de prix à mes yeux."
Le 11
décembre, Claude confirmera l'excellent effet produit par
cette romance accompagnée à la harpe.
A travers la
correspondance connue, il s'avère que Niépce envoya de
nouvelles élégies en 1823.
La faillite
L'avenir de la
famille Niépce se joua en 1827. Claude, subjugué par
l'idée d'inventer le mouvement perpétuel, tombe malade.
Nicéphore et son épouse, pressés par la belle
famille d'Isidore, sont contraints d'entreprendre le voyage en
Angleterre. Le constat est douloureux. Le naufrage financier**** confirmé. Niépce fera venir
ses héliographies et tentera de vendre son invention en
Angleterre. C'est dans ce contexte éprouvant qu'il
écrira, le 21 novembre, à son fils: "Ta maman serait
bien aise que tu lui écrivisses la romance sur la mort de la
princesse Charlotte." (souligné dans le texte). Une raison
majeure devait présider à cette demande que nous allons
tenter d'expliciter ci-dessous.
La princesse Caroline-Charlotte-Auguste
Fille du Prince
et de la Princesse de Galles, la princesse Charlotte est née
le 7 janvier 1796. Elle souffrit de la mésentente de ses
parents. En refusant d'épouser en 1814 le prince d'Orange,
Guillaume, la princesse fut maltraitée puis enfermée
par son père à Windsor. Elle se maria avec le prince
Léopold de Saxe-Cobourg le 2 mai 1815 dont elle fut la
première épouse. (Celui-ci devint par la suite
Léopold Ier, roi des Belges, et se maria à la fille de
Louis-Philippe).
L'année
1817 s'annonçait faste pour l'Angleterre, la princesse
attendant un enfant: le Moniteur Universel annonçait: "La
princesse Charlotte est dans une situation qui ne peut que
répandre la joie dans toute une nation." Puis le 12 mai: "Le
Prince-Régent est parti de Londres pour aller voir son auguste
fille, la princesse Charlotte et le prince Léopold, à
Claremont". (6)
C'est à
cette époque que Claude Niépce décide de partir
pour l'Angleterre. En novembre 1817 il est présent comme
l'atteste la date du brevet déposé à son nom ,
concernant le Pyréolophore, invention faite par les deux
frères dans les débuts du 19ème siècle.
Ce même
mois fut, pour l'Angleterre, très éprouvant. Le drame
succéda à la joie de l'attente de la naissance. Le 5
novembre la princesse Charlotte accoucha d'un enfant mort-né,
et s'éteignit à l'âge de 21 ans le lendemain
à 2 h 30 du matin.
Claude fut pris
dans cette tourmente qui apparemment bouleversa la famille
Niépce. La presse française se fit l'écho du
drame. Le 14 novembre, le Roi de France, Louis XVIII, écrira
de sa propre main au Prince-Régent une lettre de
condoléances. La princesse fut inhumée le 19 novembre.
L'épitaphe suivante fut
déposée sur son cercueil:
Depositum
Illustrissimæ principessæ Charlottæ
Augustæ
Illustrissimi principis Georgii Augusti Frederici
Principis Waltiæ, Brittanniarium Regentis
Fillæ unicæ
Cantortisque serenissimi principis Leopoldi
Georgii
Frederici, ducis Saxoniæ, Marchionis
Misniæ
Landgravii Thuringiæ, principis Coburgi
Saalfendensis, exercitum regis marescalli
Magestati
Regiæ et sanctioribus consiliis nobilissimi
Ordinis Perisceliais et honoratissimi Ordinis
Militaris de Balneo equitis
Obiit 6ta die novembris, anno Domini
MDCCCXVII. Ætatis suæ XXII.
La princesse Charlotte connut peu sa mère, la Princesse
Caroline, Princesse de Galles, fille de Charles-Guillaume-Ferdinant,
Prince de Brunswick (7) Wolfenbuttel, tué à la bataille
d'Iéna. Sa mère était la soeur
aînée de George III, roi d'Angleterre. La princesse
Caroline était donc la cousine germaine de son mari, le futur
Prince-Régent et futur George IV. Le mariage de la princesse
Caroline et du Prince de Galles fut célébré
à Saint-James le 8 avril 1795. Cette union,
désirée par le Roi, s'accomplit avec regrets de la part
des deux époux. Le Prince de Galles était
attaché ailleurs (en fait, marié secrètement
à Mrs Fils-Herbert) et ne céda, dit-on, qu'à des
considérations politiques. Un pamphlet de l'époque
indique que le paiement des dettes énormes du prince fut
à la base de la transaction. Le mariage à peine
réalisé, des discussions de nature délicate et
litigieuse opposèrent les deux époux. Au mois d'avril
1796, peu après la naissance de la princesse Charlotte, le
Prince de Galles fit signifier à son épouse que toutes
relations conjugales cessaient entre eux. Il intenta plusieurs
procès contre son épouse, pour cause d'adultère
et d'infanticide. Il fit interdiction à celle-ci de voir leur
fille et l'exclut de la cour. La Reine prit le parti de son fils, le
Prince de Galles. La princesse Caroline fut soutenue par son oncle et
beau-père le Roi, jusqu'en 1810, année où
celui-ci fut mis dans l'incapacité de gouverner (George III,
en proie à des troubles mentaux depuis 1763, sombra
définitivement dans la folie en 1810). Le Prince de Galles
devint Prince-Régent.
Caroline
écrivit et publia ses mémoires adressées
à la princesse Charlotte. Celles-ci furent traduites en
français en 1813. La Princesse de Galles s'exila sur le
continent en 1814 où elle s'éprit (dit "la cabale")
d'un courrier appelé Bergami, dont elle fit le comte de
Francini. Elle ne revint en Angleterre qu'en 1820 à la mort du
Roi, et résida à Hammersmith, village proche de Londres
où demeurait Claude Niépce. Le peuple de Londres lui
fit une réception triomphale.
Le
ministère, sous la pression du Prince-Régent,
déposa au parlement une demande de divorce. Un procès
scandaleux, qui émut toute l'Europe, éclata. La Reine
obtint raison. Mais quand elle voulut se faire couronner avec le Roi,
en 1821, il lui fut fait interdiction d'assister aux
cérémonies du sacre. Moins de 15 jours après ce
dernier affront, elle tomba gravement malade et expira le 7
août 1821.
Par sa
volonté, son corps fut transporté à visage
découvert à Brunswick, en Allemagne, pour y être
inhumée. Elle demanda que fut placé sur son cercueil
l'épitaphe suivante: "Ci-gît Caroline de Brunswick,
Reine outragée d'Angleterre".
Ici
s'arrête le récit des destins douloureux et tragiques de
la princesse Charlotte et de sa mère Caroline, Reine
d'Angleterre.
Datation du document
La
précision de ces événements permettent de dater
la "romance de la princesse Charlotte". La mention dans le titre, du
Prince-Régent, indique que celle-ci fut écrite avant le
décès de George III, en 1820.
Il est permis
de penser que Nicéphore envoya les paroles peu de temps
après l'arrivée de Claude en Angleterre en 1817 au
moment des événements. La date d'envoi des stances
accompagnées de la musique date de novembre 1819, date
anniversaire de la mort de la princesse.
Compte tenu de
la demande, en novembre 1827 (date du 10ème anniversaire), de
Nicéphore à son fils, on peut affirmer qu'il s'agit
bien de la même élégie. Niépce et son
épouse s'étant pris d'amitié pour un botaniste
allemand, Francis Bauer, résidant à Kew, près du
Parc Royal, il est permis de supposer que la copie de cette romance
lui était destinée. Les origines allemandes de la
famille royale autorisent cette hypothèse; cette romance ne
pouvant être transmise, compte tenu du contexte, qu'à
une personne "intimement proche".
****Dans les faits, il
s'avère que Nicéphore a finalement été
complètement ruiné suite à une caution d'emprunt
faite pour le père de Niépce de St Victor. Ce
dernier remboursera une partie de la dette en vendant la maison de
son père, mais ne fera pas honneur au remboursement
définitif de celle-ci. Il fera mieux en sollicitant de
Napoléon III 4000 francs pour faire taire Eugénie Champmartin
, épouse d'Isidore et
belle-fille de Nicéphore.
Niépce de
St Victor, lui qui se réclamait de "son
oncle"!.
1- Romance: pièce poétique simple,
assez populaire, sur un sujet sentimental et attendrissant.
2- Stance: nom donné, depuis le
XVème siècle, à des poèmes lyriques
d'inspiration grave (religieuse, morale,
élégiaque).
3- Élégie: poème lyrique
exprimant une plainte douloureuse, des sentiments
mélancoliques et tristes.
4- Claude Niépce partit en Angleterre pour
améliorer et vendre le Pyréolophore, moteur dont le
principe était l'air dilaté par le feu.
5- Transcription inédite de la
correspondance de Claude par MM. Bernard Lefebvre et Maurice Barette.
[Archives de notre ami Bernard Lefebvre dont nous sommes le seul
légataire]. J L Marignier nous avait
demandé par écrit une copie de cette correspondance.
Peu de temps après, nous fûmes surpris de la voir
éditée par la "Société des Amis du
Musée Nicéphore Niépce" sans en être
informé!. La mention des transcripteurs "MM. Bernard Lefebvre
et Maurice Barette" est donc absente...... malgré ses écrits JL Marignier n'a jamais
reçu d'archives ni de copies des mains de B Lefebvre.
6- Claremont: Château royal d'Angleterre,
comté de Surrey; il fut acheté par la princesse
Charlotte et le prince Léopold.
7- Le 14 septembre 1823, Isidore Niépce
écrit à son oncle: "Nous avons vu dans les journaux que
le Duc de Brunswick avait débarqué à Dover en se
rendant à Londres...! Ne serait-ce pas...! Chut!" Dans ses
missives, Claude faisait part du soutien de certains personnages
influents, pouvant s'intéresser au pyréolophore. Nous
ne saurions dire s'il y a relation entre cette stance et la famille
de Brunswick, soutien possible de Claude Niépce.
Archives: Jacques Roquencourt (anciennes
archives du Colonel Niépce).
Bernard Lefebvre cherchant la sépulture de
Claude Niépce à Kew.